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Les enfants-Dieux (Chapitres)

Voici une nouvelle un peu plus longue que celle du RER et pour laquelle je n’ai pas encore écrit la fin. La publication des chapitres sera donc un peu plus espacé, merci merci.

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

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Les enfants-dieux (3ème partie)

Chikou se retourna distraitement quand il entendit l’arbre craquer. Il se trouvait à moins d’une poignée de kilomètres de la zone de travail de son frère. Il contempla l’arbre immense un instant avant de s’en désintéresser. Les créations issues des visions de Rek n’étaient jamais bien passionnantes. Banales, sans imagination, elles ne suscitaient pas l’amusement du garçon. Quand Rek était d’humeur, il pouvait créer des choses fantastiques, complètement disproportionnées et irréelles. Chikou en criait d’admiration à chaque fois, ne comprenant pas pourquoi son frère refusait tant de laisser courir son imagination pour faire naître des créatures plus rocambolesques, ou des lieux plus extravagants que cet espèce de lotissement propret  et désespérant.

Mais bon c’était lui le créateur. Il n’était personne pour protester contre son frère.

Chikou marchait d’un bon pas, éclaboussant ses chevilles du liquide transparent. A chaque nouvelle journée, il savait plus ou moins ce qu’il comptait faire. S’ennuyer n’avait pas lieu d’être dans ce genre d’endroit, et Chikou ravalait un temps sa fierté pour s’assoir non loin de son frère, réfléchir et lui demander alors de lui faire apparaître des choses pour s’amuser. Rek refusait la plupart du temps, mais il finissait toujours par lui fabriquer un petit endroit pour Chikou seul.

Chikou l’appelait ironiquement sa « chambre » bien que cela ressemble à tout sauf à une chambre d’enfant. C’était une haute tour là encore, mais aux couleurs changeantes, pourvus d’une multitude de toboggan, de pièces et d’escaliers en colimaçons. Chikou s’y réfugiait pour la journée, observant son frère ou alors utilisant cette base comme point intermédiaire entre leur Tour et la plateforme de ravitaillement. Un miroir se trouvait aussi au sommet de la « chambre » et servait à Chikou à communiquer rapidement avec son frère.

Chikou trottina jusqu’à sa tour, emprunta une demi-douzaine d’escaliers sans ralentir et se retrouva en une poignée de secondes aux côtés du miroir. Le garçon avait lui-même dessiné les plans de ce lieu et avait assisté à la première construction, exigeant que tout soit fait dans les moindres détails. Souhait que Rek respectait à la lettre tous les matins.

Chikou agrippa le miroir à deux mains et, captant les rayons du Soleil, envoya un court message à son frère. La réponse ne se fit pas attendre. Chikou put redescendre, satisfait. Il avait trouvé le moyen de se faire pardonner de son incorrection hier, en allant lui-même s’occuper du ravitaillement à la plateforme.

Rek n’avait pas protesté, ajoutant juste qu’il devait être prudent. Chikou en souriait encore.

Alors qu’il sortait de sa tour, des petits poteaux de bois apparurent à ses pieds, et Chikou les considéra avec mépris. Son frère le prenait vraiment pour un gamin stupide pour qu’il lui indique encore le chemin jusqu’à la plateforme. Rek se croyait supérieur dans le domaine du repérage dans l’espace, mais Chikou se savait bien meilleur que lui.

D’ailleurs il avait une idée en tête.

 

Plus tard, avec le recul, Rek se demanderait comment aurait évolué la situation, s’il avait refusé à son frère de se rendre à la plateforme. S’il s’en était lui-même occupé, comme ça arrivait bien souvent, peut-être aurait-il été plus prompt à réagir. Avec le mystère de la lumière de la veille, et surtout, avec l’esprit malin de son frère, Rek aurait dû se douter, se méfier, faire comme d’habitude.

Il était occupé à bâtir d’autres arbres plus petits, mais aux couleurs éclatantes et aux textures métalliques et à relier des ponts de cordes entre eux et le grand Arbre. Toute son attention était sur le détail des ponts, sur la façon qu’ils avaient de se tendre, ou de balancer gaiement sous l’effet d’une brise invisible. Il avait retiré son t-shirt parce que la chaleur commençait à monter, et il commandait la matière depuis la racine la plus noueuse émergeant du sol. Il suffisait d’un seul contact, même lointain, pour commander à la matière ce qu’il voulait faire d’elle.

Rek n’était pas heureux, mais il était dans son élément. Sans doute, cette idée de bonheur avait disparu depuis longtemps de son esprit, et il s’en moquait éperdument. La vision de l’immonde créature ne hantait plus son champ créatif, et il se sentait presque disposé à être gentil avec son frère à l’avenir, quand un hurlement retentit.

Rek en fut si glacé d’horreur, que sa concentration faillit et que la dernière structure du pont de cordes s’écroula en une masse gluante. La matière glissa le long de ses bras jusqu’à rejoindre sa matrice mère. Rek resta paralysé une poignée de secondes. Le hurlement de son frère, car c’était bien son frère qui avait hurlé, continuait de retentir à ses oreilles. Le son était lointain, à quelques kilomètres d’ici mais il portait toutes les traces d’une terreur pure.

S’ébrouant pour s’arracher à la stupeur première, Rek plongea une main dans le sol et créa aussitôt une rampe sous ses pieds qui le propulsa en douceur au sommet de l’arbre géant. Il dégagea alors sa main de la colonne improvisée, et toucha les premières feuilles à sa portée. Branches et feuillage proches devinrent flous et se mêlèrent pour former une plateforme soutenue par les branches du dessous. Rek prit place dessus et porta son regard vers le lointain. Il pouvait voir la zone de ravitaillement, il prenait toujours soin chaque matin de l’entourer de poteaux et de fanions colorés pour la repérer facilement. Il plissa le regard, tentant de distinguer son frère. Une boule se formait dans le creux de l’estomac. Rek n’en revenait pas de sa réaction, ou plutôt de son manque de réaction. Ses propres reproches avaient beau lui marteler la tête, sa raison lui dictait de savoir où se trouvait Chikou avant d’agir. Instinctivement, il savait que son frère venait de commettre une erreur. Une erreur qu’ils allaient tous deux payer cher.

Mais Chikou n’était pas à la plateforme de ravitaillement. Pas celle de d’habitude en tout cas. Poussant un grognement de colère mêlé à une crainte fondée, Rek fit volte face.

 

C’était tout de même suspect, cette lumière sur l’autre plateforme. Rek n’avait peut-être rien vu, mais Rek ne voyait rien quand il fallait voir. Du coup, Chikou s’était dit vouloir enquêter là-dessus.

Il s’était d’abord assuré que son frère ne le surveillait pas, en se rendant d’un pas tranquille jusqu’au lotissement. Comme excuse, il pouvait vouloir réclamer des sacs à son frère, si les vivres étaient trop lourdes à transporter. Chikou avait constaté non sans satisfaction que son frère s’était lancé dans une de ses post-visions, où il s’inspirait de sa création initiale pour détourner et créer un nouveau paysage. Cela lui prenait des heures en général, et Chikou n’était pas mécontent d’avoir choisi ce moment pour mener son enquête.

Courant alors d’un pas vif, il avait parcouru les kilomètres le séparant de la seconde plateforme en une dizaine de minutes. Son souffle lui manqua sur les derniers mètres, et la chaleur l’avait rendu légèrement nauséeux. Il s’arrêta un peu avant la plateforme, les mains sur les genoux, aussi bien pour récupérer que pour se ménager un temps de suspens avant d’arriver sur la plateforme de pierre. Il releva alors la tête. Il ne s’était rendu à cette plateforme qu’une seule fois, et son manque d’intérêt l’avait dissuadé d’y retourner.

Ici pas de fanions de repérage, la plateforme ne méritait pas autant d’attention. C’était un vulgaire îlot rocheux, vaguement rond, s’étalant sur une douzaine de mètres de diamètre. La couleur de la roche avait blanchi au Soleil mais c’était la même matière qui composait leur Tour. Elle était épaisse de presque un mètre, et Chikou s’y hissa en ahanant. Il parcourut l’îlot, trébuchant ça et là sur les imperfections de la roche, son regard scrutant tout ce qui pouvait être scruté, c’est-à-dire pas grand-chose. Bien qu’imparfaite à certains endroits, la pierre ne partait pas en poussière ou ne possédait aucune marque de trace ou de griffure. Chikou en fit le tour, avant de s’assoir pile en son centre et de pousser un long soupir de déception. D’ici, dans le calme relatif du monde, il pouvait percevoir les bruits de construction de son frère. C’était une rumeur rassurante, mais très lointaine, de sorte qu’un silence religieux semblait habiter cette plateforme. A celle du ravitaillement, il avait au moins le plaisir de pouvoir écouter le claquement des fanions sous leurs propres vents.

Toujours assis, Chikou tourna la tête et considéra le monde derrière lui, puis le Soleil qui entamait doucement sa descente vers l’horizon. Lui et Rek n’avaient jamais tenté de s’aventurer loin de la Tour, même si parfois ils discutaient jusqu’à tard le soir, pour savoir ce qui se trouvait par delà cette limite que leur imposait la course du Soleil. Ils rêvaient d’un endroit fait uniquement de cette roche où il se trouvait en ce moment assis, résistante à l’appétit vorace de la matière du monde la nuit. Ce rêve leur plaisait un temps, puis ils se rassuraient en se disant que leur Tour au moins était unique et son champs limité. Ils avaient au moins des repérages claires et savaient où commençait et finissait leur petit univers.

Chikou dut s’assoupir, car il s’éveilla soudain, recroquevillé sur la pierre. D’après le Soleil, il n’avait sommeillé qu’une bonne demi-heure, sous ce même Soleil de plomb ce qui avait empiré son mal de crâne. Il se releva en douceur, pestant contre le fait qu’il allait devoir rester dans la fraîcheur de la Tour pour le restant de la journée, histoire de calmer cette douleur. Il se rappela alors qu’il avait promis à son frère d’aller chercher les vivres au ravitaillement. Pas une seconde il ne songea à se dérober à cette tâche, redoutant plus la colère de son frère que la douleur de son crâne. Chikou traîna des pieds jusqu’au bord de la plateforme, s’apprêtant à rejoindre le sol liquide du monde. Un des fanions claqua au vent.

Il s’arrêta. Se souvint qu’il n’était pas à la plateforme de ravitaillement, qu’il ne pouvait pas y avoir de fanions, qu’il ne portait pas de vêtement long qui puissent claquer ainsi, et que de toute façon, il n’y avait pas de vent dans ce monde.

Le garçon se raidit, une sueur froide descendant progressivement dans son dos. Il sentait la menace comme un fil d’acier lui chatouillait la nuque. Il se retourna.

Au centre de la plateforme, là où il s’était tenu quelques secondes plus tôt, il y avait quelqu’un.

« Impossible, lui hurla son esprit en proie à la plus totale des paniques. Il ne PEUT PAS y avoir quelqu’un. Tu le sais, espèce de crétin d’abruti de… »

Il y avait quelqu’un. Grand comme son frère, portant une atroce tunique rouge dépareillée lui tombant jusqu’à ses genoux nus. Ses bras, nus aussi, étaient cependant pourvus de grossiers morceaux de métal noir aux largeurs différentes. Il avait une immense lance en bois dans la main gauche.

Chikou vit ça et prononça un premier cri muet, se refusant à lever plus haut la tête pour découvrir la figure de l’être qui se tenait devant lui. Il chancela alors sur ses jambes et le vit.

Un visage d’horreur, blanc, aux yeux immenses, disproportionnés, rouge et jaune. D’énormes plumes rouges et noires partaient du haut de son crâne et tombaient en paquets sales et gras dans son dos. Il arborait un rictus noir sur son visage blanc s’étirant d’une oreille à l’autre, et découvrant des canines blanches.

Le garçon hurla.

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Les enfants-dieux (2ème partie)

Il fut réveillé par le son de son propre cri.

Chikou se redressa sur sa couche, les cheveux ébouriffés et l’œil encore tremblotant des rêves de la nuit. Son regard parcourut la pièce sans la voir, la moiteur de son corps le laissant pantelant et peu conscient de son environnement. Même en faisant le même rêve tous les soirs depuis il ne savait combien de temps, Chikou avait toujours du mal à réaliser au réveil la réalité qui l’entourait. Il lui fallait plusieurs minutes pour non seulement se rappeler où il était, mais aussi qui il était. Un jour, Rek avait éclaté de rire en le voyant, déboussolé sur sa couche, accommodant son regard sur tous les objets de la pièce. Il s’était tu immédiatement lorsque Chikou le dévisagea sans le voir.

Le jeune albinos sentit bientôt les martèlements de son cœur dans sa poitrine. Il revenait à lui. Depuis cet incident, Rek se levait toujours quelques heures avant son frère, incapable de supporter ce moment d’absence.

Chikou se leva et sautilla sur le sol glacé de la tour jusqu’à atteindre le rebord du balcon. Celui-ci profitait à toute heure de la chaleur bienveillante du soleil, et Chikou s’accroupit comme un singe sur le parapet, se balançant d’avant en arrière, nullement effrayé par le vide de plusieurs dizaines de mètres en dessous de lui.

L’échelle de corde avait été déroulée tout le long de la tour. Cette simple vision mit le cœur de Chikou en joie. Cela signifiait que Rek était d’accord pour qu’il traîne dehors aujourd’hui. Fait plutôt rare, étant donné qu’il s’était illustré comme un idiot la veille.

Chikou attrapa l’échelle de corde. Il hésita avant de sauter dans le vide, et scruta d’abord la surface miroitante du monde. Le lotissement se trouvait au même endroit qu’hier. Plus petit, cependant. Le jeune garçon se concentra et crut voir briller la surface au pied des maisons. Des masses brillantes s’élevaient et s’abaissaient pour donner forme aux créations de Rek.

Chikou repéra la direction, puis sans une once d’hésitation, se laissa glisser le long de l’échelle de corde. Le vent lui sifflait dans les oreilles, et toute la colère des rêves de la nuit se dispersa avec. Il n’était plus qu’un gamin qui s’amusait. Ses mains glissaient maladroitement sur la corde, et il manqua un échelon à plusieurs reprises, mais il était heureux comme jamais. Les matins dans ce monde étaient toujours les meilleurs instants de la journée. Les instants où il se sentait le plus enfant.

Il stoppa net au dernier échelon et se pencha. Ses yeux rencontrèrent son reflet angoissé sur le sol. C’était amusant de se voir ainsi, un peu comme s’il flottait dans les airs. Cette surface lisse comme un miroir, pouvait l’engloutir comme un rien et le faire disparaître à jamais. Il tendit la jambe droite, et eut un frisson glacé. Dans sa précipitation, il avait oublié de mettre ses chaussures. L’idée de toucher le liquide pieds nus le terrifiait. Mais son envie de quitter la Tour domina son besoin de remonter l’échelle pour se chausser, aussi il n’hésita plus.

C’était tiède, légèrement froid là où le soleil n’avait pas encore chauffé. Chikou lâcha l’échelle pour de bon et fit quelques pas. Le liquide ne lui collait pas aux pieds, et ne laissait aucune sensation d’humidité. Il sentait la chaleur qui en émanait, douce et pulsante.

Le garçon s’accroupit alors et posa ses mains à plat sur le sol. Il ferma les yeux et fronça les sourcils, se concentrant comme il avait si souvent vu son frère le faire. Ses mains se retrouvèrent immergées sous une mince pellicule de liquide, mais ne plongèrent pas plus. Son frère pouvait aisément y mettre le bras tout entier. Chikou se releva. Tous les matins, il essayait d’invoquer le pouvoir des Dieux à lui, mais celui-ci ne cessait de se dérober.

La bonne humeur avait quitté le garçon. Son visage s’assombrit. Quoi que dise Rek pour le rassurer, il ne serait jamais comme lui. L’âge n’avait rien à voir là-dedans. Quelle importance de toute façon !

Les enfants ne grandissaient pas dans cet univers.

 

Les deux frères ne se rejoignaient qu’en fin de journée. Rek ne supportait pas d’avoir Chikou dans les pattes pendant qu’il créait. Non pas que sa présence le dérangeait, mais le jeune albinos avait la fâcheuse tendance de s’embrunir très facilement lorsqu’il voyait les formes gigantesques qui émanaient du pouvoir de son frère. Rek se trouvait donc parfois obligé d’interrompre sa tâche pour distraire son frère et le consoler pour la énième fois sur son absence de pouvoir.

D’un commun accord, ils restaient loin de l’autre dans la journée. La seule règle pour Chikou était de toujours avoir la Tour dans son champ de vision. Sans aucun point de repère que pouvait créer Chikou, celui-ci pouvait facilement se perdre à jamais dans cet univers. Les premiers temps qu’ils avaient passé ici, les deux frères se battaient souvent parce que Rek pouvait passer des heures à chercher son frère à dos de ses créatures géantes. Plus d’une fois, la nuit avait failli les surprendre. Rek avait battu Chikou, jusqu’à l’assommer parfois, le privant de la chaleur bienveillante du feu de la Tour, allant même jusqu’à le ficeler sur le balcon pendant une partie de la nuit. Les hurlements désespérés de Chikou, entrecoupés de la promesse de ce dernier de ne plus jamais s’éloigner de la Tour avaient convaincu Rek de le détacher. Sa colère était telle cependant, qu’il aurait préféré le laisser toute la nuit ainsi.

Chikou avait fini par apprendre, autant pour son bien que pour celui de son frère, à ne pas perdre la Tour de vue. Cela restreignait grandement le champ d’amusement de Chikou. Rek s’occupait donc de créer un terrain de jeu pas très loin de la Tour. Avant il s’agissait de grandes plaines verdoyantes, puis ça avait été une vallée profonde avec des cascades et des sous-bois. Peu à peu, les deux frères s’en étaient lassés, et Rek avait alors tenté de reproduire la zone résidentielle où ils étaient nés. Depuis, ils s’en contentaient avec joie. Chikou y traînait le plus souvent en fin de journée, tandis que Rek utilisait une partie du lotissement comme zone de travail.

Rek et Chikou avaient un peu plus de quinze ans. Leur imagination n’était donc pas débordante de base, étant donné qu’ils avaient vu peu de choses au cours leur jeunesse écourtée. Mais de souvenirs, Rek et Chikou n’en avaient pas besoin. Ils ignoraient comment, mais chaque matin, les deux frères se réveillaient avec des images, des scènes, des êtres qu’ils n’avaient jamais connu et qu’ils ne connaîtraient jamais. Leurs visions étaient claires cependant, et Rek s’en servait pour ses créations. Il les reproduisait dans la journée, avec une perfection, un souci du détail qui faisait pâlir de jalousie Chikou. Ce dernier avait des souvenirs, mais leurs précisions s’effaçaient au matin. La plupart du temps, ses propres rêves se superposaient à ces souvenirs inconnus. Rek disait alors que s’il parvenait à faire abstraction de ses propres rêves, alors il pourrait créer à son tour.

Mais Chikou aimait ses rêves. Ils étaient brutaux, pleins d’une haine qu’il ne voulait pas éteindre. Il souhaitait en profiter, encore un peu.

Au début, Rek écoutait avec un sourire non feint les rêves de son petit frère. Puis il s’en était lassé. Ils étaient répétitifs, avec toujours cet esprit maladif de vengeance. Rek avait fini par le repousser avec brutalité et à l’ignorer superbement lorsque Chikou entamait le récit de ses aventures nocturnes. Son visage, déjà ingrat, se plissait encore plus, étirant son affreux nez sur son visage alors que ses yeux brillaient de manière malsaine. Les protagonistes changeaient parfois, le décor aussi, mais l’idée de vengeance était toujours là.

La vengeance. Rek y avait pensé lui aussi. Au début. Mais la maîtrise du pouvoir était bien plus drôle, et avait fini par occuper toute son attention. Rek n’arrivait pas à comprendre tout le temps la jalousie de son frère et il l’interprétait comme une crise passagère. Bien sûr qu’il pourrait créer un jour. Il n’avait qu’à grandir dans sa tête et ça serait bon.

Rek se releva et étendit les bras devant lui. Ils étaient luisants de la matière du monde et de longs paquets de fils cascadaient mollement vers le sol. Il effectua un mouvement vif du bras droit, et les fils s’y rattachant décrivirent une seule et même boucle gracieuse dans les airs. Elle demeura ainsi quelques instants, comme suspendu, désobéissant à toutes les lois de l’apesanteur. Rek lança alors son bras en avant et le filament le suivit, mais s’étirant, s’allongeant, prenant une forme elliptique. Le fil de matière continuait de grandir, pompant sa substance du sol jusqu’à tournoyer sur lui-même. D’un mouvement tout aussi brusque, Rek envoya son bras gauche vers l’arrière puis vers l’avant, et un second épais filament s’enroula avec le deuxième, créant alors une colonne aussi large qu’un homme. Rek demeura les deux bras tendus, sa concentration au maximum. La colonne continuait de grossir, de pomper par vagues la matière du sol, sans que pour autant il n’y ait de dénivelés.

Rek dut bientôt reculer alors que la colonne gagnait en largeur. En même temps, elle s’élevait dans le ciel. Des rainures et des bosses irrégulières s’y formaient, alors que de nouveaux filaments commençaient à poindre en son sommet. Depuis sa base, la colonne prit alors une teinte sombre, couleur ébène. Les bras de l’enfant étaient eux aussi noirs. La création continua de s’étaler en une multitude de branches en son sommet, toutes épaisses au début puis fines et légèrement enroulées sur elles-mêmes. Les branches perdirent alors de leur brillant, prenant la texture dure et chaude du bois. De minuscules bourgeons percèrent vivement au bout des rameaux, puis s’épanouirent aussitôt dans des teintes vertes. Les feuilles étaient de la taille d’un homme, mais aussi légères que le vent, elles étaient fines et crépitaient sous une brise invisible. Même le vent, cet élément inconnu dans ce monde, pouvait être reproduit par le pouvoir de Rek. Il suffisait de le simuler dans les feuilles de l’arbre.

Ce dernier avait dépassé de plusieurs mètres de hauteur le toit des maisons. Le bois craqua dans un bruit long et sinistre à mesure qu’il prenait place dans ce monde. Rek lui fit apparaître des racines, juste pour le plaisir de voir les énormes bras de bois tordus sortir du sol et s’enrouler sur elles-mêmes ainsi que sur tout ce qui était à proximité. Rek se retrouva bientôt encerclé par les murs impénétrables des racines, plus hauts que lui. Il fit pousser une herbe verdoyante tout autour de l’arbre et, à travers les racines, une mousse grasse apparut.

Le garçon poussa un soupir satisfait et tourna son regard vers le Soleil. Il avait bien travaillé. Son arbre foisonnait de détails dans les couleurs, les formes, les nœuds du bois. Maintenir le vent dans l’arbre était facile, une fois que celui-ci avait acquis une certains conscience de ses feuilles et de ses branches. Il s’assit sur le sol de mousse et goûta à son contact entre ses pieds.

Il aurait voulu ressentir de l’apaisement. Mais la vision de cet arbre n’était pas de lui. Il l’avait vu dans son sommeil et, comme à son habitude, l’avait reproduit dans ses moindres détails. Sa mémoire et sa capacité d’observation étaient excellentes, même dans son sommeil. Cependant, alors même que la veille il avait eu la vision d’une statue de chien en bronze, la vision de cet arbre l’inquiétait. Parce qu’elle n’était pas unique. D’habitude, il ne voyait qu’un objet, ou une scène. Vide, inanimé. Cette fois-ci pourtant, il se souvenait qu’il y avait d’autres choses autour de l’arbre. Des choses plus petites, de sa taille. Il frissonna, honteux de sa propre lâcheté.

Avait-il vécu si longtemps dans cet endroit qu’il en avait oublié ce qu’étaient les autres êtres humains ?

Rek avait beau frapper son frère quand il en faisait allusion, les autres, les « quelqu’un », existaient. Ils étaient bien loin d’ici, heureusement, mais ils étaient présents ailleurs.

Leur royaume avait beau être inaccessible, comment être rassuré sachant qu’ils étaient des milliers dans un ailleurs qui pouvait parfois être proche.

Bien sûr, il y avait les offrandes, le bois, la nourriture qu’ils recevaient. Mais c’était des choses obligées. Ces cadeaux avaient lieu d’être, pas ceux qui les donnaient.

Rek n’aimait pas penser à eux. Encore moins en avoir des visions. Et il en avait eu des visions bien précises la nuit dernière. Il passa sa main dans la mousse et sans avoir conscience de ce qu’il faisait, il se mit à genoux et créa. Sa main transperça le tapis vert et alla chercher la matière translucide. Il en ressortit une poignée sur laquelle il se concentra. Une colonne s’éleva. Rek se leva lentement à mesure qu’elle grandissait le dépassant bientôt de trois têtes. La colonne prit forme, un buste se dessina. Puis la tête, disproportionnée. Rek frissonna. Quand il ne créait pas par son imagination, il avait juste à laisser les visions s’imposer dans son pouvoir. Pourtant, cette fois-ci, il résista à l’envie de reprendre le contrôle sur sa création et de la ratatiner sur elle-même. La tête était large et le buste presque tout autant. Des teintes de couleur rouge, blanche et noire apparurent ici et là. Le rouge gagna tout le buste, tandis que le blanc peignait la figure. La tête continua de s’allonger sur la hauteur, décrivant alors un tracé en dents de scie. L’image du visage se brouilla tandis qu’un tourbillon de noir dansait et venait se placer pour former une figure monstrueuse, aux yeux allongés, sans pupilles, et à la bouche tordue en un rictus mauvais. Rek étouffa un hurlement. De longues plumes noires affublèrent ce hideux visage, et sa tunique se bomba sous un torse immense. Deux puissants bras surgirent, au bout desquels de grosses pattes sales et griffues s’agitaient. Rek se déroba avant qu’elles lui lacèrent le visage, et trancha d’un coup sec sa concentration sur le souvenir et son contact avec la matière liquide. La forme mourut dans un borborygme tandis qu’elle disparaissait dans le sol. La mousse réapparut à l’endroit où le trou de matière s’était formé.

Rek continuait de crier, mais dans un chuchotement rauque. Il plaqua doucement sa main contre sa bouche. Il put alors se taire. L’enfant se recroquevilla sur lui-même, habité par une terreur qu’il ne pensait plus ressentir un jour.

-Ce n’était qu’une vision. Une vision, se répéta-t-il pendant plus d’une heure.

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Suite…

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Les enfants-dieux (1ère partie)

Il y a des maisons à perte de vue. Les jardins sont impeccables, verdoyants, un petit arbre trône en leur centre, un pommier en général ou un abricotier. La route traverse en plein milieu le lotissement, et l’asphalte chauffe doucement sous le soleil de fin d’après midi. Une brise à peine ressentie caresse et fait grincer les balançoires du terrain de jeu, situé quelque part à une dizaine de pâtés de maisons après le grand portail. Celui-ci est fermé, toujours. En fer blanc, il prolonge la fermeture du lotissement de part et d’autre par des murs de bétons blancs eux aussi. Quelques dessins enfantins parsèment ce mur amical, presque peiné de cloîtrer cet endroit paisible.

Les maisons sont de simples bâtisses aux couleurs crème et aux toits de tuiles rouges. L’entrée est toujours accueillante, des pots de fleurs surplombent les petites fenêtres rectangulaires ornées de rideaux en dentelles. Le deuxième étage est pourvu d’une fenêtre plus large, presque une baie vitrée, toujours entrouverte et de l’extérieur il est possible d’imaginer la fraîcheur qui inonde la maison. Les doux rayons du Soleil éclairent les habitations d’une caresse apaisante. Ils pénètrent dans des salons chichement décorés, des fauteuils rembourrés entourant une télévision démodée, une cuisine vieillotte sentant le chat, des lits d’aspects austères. Le papier peint des murs est jauni par endroit et la moisissure envahit les recoins les plus sombres de la salle de bain. Il y règne un silence de maladie, menaçant, que seule la présence d’une porte de sortie brise, et offre la promesse d’un peu d’espoir.

Toutes les habitations du lotissement sont ainsi faites. Mais l’herbe des jardins est douce, le terrain de jeu amusant, et sur la route d’asphalte chaude, aucun véhicule ne passe dans la journée pour déranger une partie de billes ou de course.

Surplombant le terrain de jeu, coulée dans un bronze irisé de vert et de jaune, la statue géante d’un chien jouant avec un ballon observe de son œil brillant ce petit monde.

Le portail grinça. Rek s’empressa de le refermer derrière lui puis, sans jeter un coup d’œil en arrière, remonta d’un pas lent la route. Plongé dans ses pensées, il n’accorda aucune attention aux maisons aux yeux noirs qui le suivaient tout le long du chemin. Rek fixait d’un regard vide la ligne en pointillés de la route, blanche, parfaite. A mi-chemin, il retira ses baskets pour profiter de la tiédeur du sol et les abandonna au milieu de la route. Il fourra les mains dans ses poches, et se dirigea en sifflotant vers l’aire de jeu.

Sa main caressa distraitement la patte gigantesque du chien de bronze avant de s’installer sur l’une des balançoires. Ses doigts de pieds creusèrent le sable et il donna une légère impulsion. Rek ferma les yeux alors que l’air frais lui chatouillait les cheveux et le visage. Il respira doucement, jouissant du calme et de la paix du lieu. Puis il rouvrit les yeux.

-Rek…

Son frère, Chikou se tenait devant lui. Plus petit, plus menu que Rek, il affichait une mine renfrognée et boudeuse.

-Rek, répéta-t-il. Je me suis fait mal…

Les deux garçons se fixèrent. Chikou parut fondre sur place sous l’œil froid de son frère. Rek indiqua sans un mot l’autre balançoire et Chikou s’y installa. Il remonta la jambe de son pantalon, exhibant un genou cagneux, et pour le moment recouvert d’une croûte ensanglantée.

-Comment tu t’es fais ça ? murmura Rek d’une voix neutre.

-J’ai… essayé d’escalader Nori, souffla Chikou sans lever les yeux. Mais il ne m’a pas laissé faire.

-Non. Tu es juste trop maladroit. Tu as glissé, comme un idiot.

Chikou ne répondit pas mais sa mine s’assombrit encore plus. Il gratta avec mauvaise humeur les côtés de la blessure. Rek lui attrapa alors le poignet et le repoussa fermement.

-Mets un bandeau propre dessus, et attends que la douleur passe.

-Tu peux pas me soigner ? grommela Chikou.

-Non, tu t’es fait ça tout seul, tu te débrouilles tout seul.

La figure déjà tordue de Chikou se décomposa en un masque de larmes silencieuses qu’il cacha dans la manche crasseuse de son gilet. Il rabattit d’un geste vif son pantalon, et se pelotonna sur la balançoire, les épaules secouées de pleurs.

Rek ne lui accorda aucune attention et recommença à se balancer doucement. Il se laissa aller la tête en arrière et huma l’air avec délice. Aucun bruit ne venait briser l’atmosphère paisible. Mis à part les sanglots étouffés de son frère.

Le Soleil déclinait à l’horizon, et le bronze du chien brillait d’un éclat d’or sombre. Le ciel se teintait de ses plus belles couleurs du crépuscule. Pas d’oiseaux, pas de nuages.

Chikou avait arrêté de pleurer mais boudait toujours dans son bras.

Rek finit par se lever.

-On rentre Chikou, annonça-t-il d’une voix enjouée. Je ne tiens pas à rester ici toute la nuit.

-M’en fiche, finit par marmotter Chikou. Je reste là.

Rek se retourna vers son frère. La tignasse blanche de Chikou surmontait ses yeux rouges d’avoir trop pleuré et ses pupilles noires de colère. Son corps de garçonnet frissonnait sous le froid qui tombait déjà. Rek commençait à ressentir ce froid lui aussi, pieds nus comme il était. Il soupira, sachant pertinemment jusqu’où pouvait mener l’entêtement de son frère. Il se passa la main dans ses cheveux aussi noirs que son frère les avait blancs, et se dirigea vers la statue du chien de bronze.

-Très bien. Je rentre avec Nori.

Rek avança la main vers la patte du chien. Le bronze frémit, et la main du garçon y pénétra comme dans du beurre. Il y eut un tremblement aussi léger qu’un battement d’ailes, et la statue s’anima. Nori, l’immense labrador, laissa tomber son ballon de bronze. L’énorme sphère écrasa le toboggan et le tourniquet, traversa la route dans un roulement métallique et s’arrêta lourdement contre le flan d’une maison. Celle-ci craqua sur ses bases et quelques tuiles s’échappèrent de la toiture.

Chikou laissa échapper un éclat de rire.

Le chien, deux fois plus grand que les maisons aux alentours, s’étira dans un frottement d’acier, et bailla. Son énorme museau se baissa vers Rek qui, la main toujours plongée dans la structure de bronze liquide du chien, se hissa pourtant sur l’animal comme s’il était solide et s’installa au sommet de son crâne. Il brassa alors le bronze de ses deux mains, d’un mouvement sec, et des rênes du même métal se formèrent entre elles et les deux côtés de la tête du chien. Deux gantelets de bronze s’étiraient désormais le long des bras de l’enfant, et il tenait d’une poigne d’acier les brides lourdes mais qui paraissaient aussi légères que de l’eau.

Rek se pencha au-dessus de l’encolure du chien, et lui flatta doucement le poitrail. Le chien gémit et une immense langue dorée haleta de plaisir.

En bas, les yeux de Chikou brillaient de jalousie. Rek baissa la tête dans sa direction.

-Tu veux venir alors ?

-Oui.

-En rentrant faudra que tu soignes toi-même ta blessure, compris ?

-Oui.

-Tu me promets de plus faire le con ?

Une longue hésitation. Rek eut un rictus et fit un mouvement rapide de ses mains de bronze. La tête du chien se baissa alors au niveau du garçonnet aux cheveux blancs. Celui-ci eut un léger mouvement de recul mais ne bougea pas. Les yeux lisses du chien reflétèrent son visage effronté.

-Promis ? répéta Rek.

-D’accord.

-Bien. T’attends quoi pour grimper dans ce cas ?

Le visage de Chikou s’éclaira aussitôt et il escalada d’un mouvement pataud le museau du chien. Il prit appui sur les sourcils arqués de l’animal, avant de rejoindre son frère. Rek lui tendit une main et l’installa à ses côtés. Le gamin se fit tout petit, le regard brillant mais apaisé, ronronnant comme un chat.

Rek lui flanqua un gentil coup de coude, puis agita les rênes du chien. La masse pesante de l’animal se secoua et traversa le lotissement d’une traite, écrasant maisons et jardins impeccables sur son passage pour la plus grande joie des deux enfants qui riaient aux éclats.

L’allumette craqua dans les doigts de Rek et celui-ci étouffa un juron. Il lança la boîte vide dans un coin de la pièce, et piocha dans le grand sac de toile pour en prendre une autre. Chikou arriva sur ces entrefaites déposant les dernières brindilles sur le tas de bois. Il s’agenouilla en face de son frère et l’observa de ses yeux ronds s’émoustiller sur une nouvelle allumette.

-Tu veux de l’aide ? finit-il par murmurer.

-Ca ira. Les autres allumettes étaient vraiment pourries… ah !

La petite flamme jaillit et Rek la dirigea aussitôt vers les brindilles imbibées d’essence. Le feu imprégna le tas de bois, et une source ronflante de chaleur éclaira bientôt la pièce. Chikou tendit aussitôt ses mains et soupira d’aise. Rek resta un moment immobile puis se leva et arpenta la pièce de son pas lent. Chikou l’observa s’accouder au balcon de pierre et demeurer comme il le faisait tous les soirs, plongé dans ses pensées mais vif et à l’affût.

La Tour offrait la meilleure des protections parce qu’elle était réelle. C’était une vieille bâtisse à un seul étage, juste sous les toits. Elle était au moins dix fois plus haute que les maisons du lotissement, et faite d’épaisses pierres grisâtres. L’unique façon d’accéder à son sommet était via le balcon. D’ici, Chikou entendait le chien Nori gémir d’en bas. Il s’était maladroitement hissé sur ses pattes arrière pour y déposer les deux garçonnets mais aucun d’eux ne lui avait accordé un regard une fois dans la Tour. Cela ne servait à rien de s’attacher.

Deux lits de camps gisaient dans un coin de la pièce circulaire. Le sac pour les allumettes, et des chutes de bois s’entassaient à côté. Pas de nourriture, pas d’eau. Les enfants n’en avaient plus besoin depuis longtemps.

La seule chose nécessaire à leur survie était la chaleur d’un feu. Le froid glacial qui s’abattait tous les soirs aurait eu raison d’eux s’ils ne pouvaient jouir de la tiédeur d’un feu de bois.

Chikou bailla, frissonna puis tourna son regard vers leur réserve de bois.

-Il faudra refaire les stocks, remarqua-t-il.

-Je sais, lui répondit Rek sans se retourner. On peut encore tenir trois nuits, mais j’irai demain en chercher.

Chikou hocha la tête. Après avoir considéré qu’il s’était suffisamment réchauffé, il se leva et vint rejoindre son frère au balcon.

A quelques kilomètres de là s’étendait la zone résidentielle qu’ils avaient quittée et en partie détruite. Le mur d’enceinte entourait quelques centaines d’hectares de maisons et de jardins.

Au-delà, le monde n’était qu’un immense miroir, l’eau la plus paisible et la plus silencieuse qu’il soit. Les couleurs du crépuscule et les quelques rayons épars du Soleil s’y reflétaient, projetant des traits rougeoyants contre la Tour. Rien ne distinguait le ciel de l’horizon, si ce n’est que la surface de la Terre était plus brillante, pure comme de l’eau. L’image du mur du lotissement s’y réfléchissait mais la Tour demeurait invisible à son reflet.

Le Soleil acheva de disparaître à l’horizon, et le monde se couvrit de ténèbres.

Dans un grondement sinistre, les maisons et le mur du quartier résidentiel devinrent flous, comme avalés par une trombe d’eau. Les jardins brillèrent un instant d’un éclat vert puis disparurent. Les arbres s’étrécirent et se fondirent dans le sol. Les maisons subirent le même changement, les murs coulant comme la cire d’une bougie. Le mobilier à l’intérieur s’écroula en des trombes colorées, des cascades d’objets se mêlèrent aux lambris et aux tuiles de la bâtisse pour ne former qu’une masse informe. Ce qui restait des maisons et des jardins n’était plus qu’un amas de couleurs, s’illuminant un bref instant avant de perdre toute teinte et devenir aussi translucide que la surface du monde. Le mur s’effaça dans un soupir et mourut tout aussi rapidement.

Il y eut un bref silence, tandis que l’ombre du lotissement disparaissait du champ de vision des deux enfants puis un jappement leur parvint du bas de la Tour. Niro fondait à son tour. Le quadrupède observait d’un œil intéressé ses pattes disparaître dans cet éclat de lumière. Sa taille diminua et il aboya une fois en direction de la Tour. Rek et Chikou demeurèrent impassibles.

La forme de ce qui était jadis Niro disparut dans une flaque de bronze avant de scintiller et de devenir translucide. Chikou n’était pas sûr, mais à l’instant précis où l’eau brilla, il lui parut entendre un faible jappement.

Le ciel bleu sombre se reflétait sur l’eau bleue sombre. La Tour flottait dans un vide spatial, insondable et sans aucune attache.

Les deux garçons étaient seuls.

Rek bailla et rejoignit le feu en compagnie de son frère. Ils restèrent un bon moment sans dire un mot comme chaque soir que le monde disparaissait sous leurs yeux et qu’ils se retrouvaient dans la Tour.

-Au fait, commença Chikou, tu as pu aller voir ce que tu voulais aujourd’hui ?

Rek le dévisagea un instant sans comprendre, puis poussa un soupir.

-J’ai marché pendant un moment jusqu’à atteindre l’une des plateformes. Celle qui est à l’extrême opposé de celle où l’on va d’habitude.

Il attrapa une branche rougeoyante dans le foyer, attendit que le feu se dissipe et se mit à tracer un dessin sur le sol.

-Notre Tour est là, et là (il traça un trait puis un cercle) se trouve notre petite plateforme d’où ils nous envoient ce dont on a besoin. A égale distance de la Tour mais de l’autre côté, se trouve une autre plateforme.

Il griffonna un second cercle au charbon et l’entoura de petits traits.

-C’est de là qu’il y a eu la lumière bizarre ce matin. J’y suis allé et je n’ai rien trouvé de spécial. La pierre de la plateforme est vieille et aucun objet n’y était déposé. Ce qui prouve que le passage est toujours oublié. Pas de quoi s’inquiéter.

-Et la lumière ? demanda Chikou, fasciné par l’assurance de son frère.

-Sans doute quelque chose qui n’a pas été avalé correctement lors de la nuit précédente… Je suis sûr que ça peut arriver.

-Ca peut ?

Rek leva les yeux vers son frère et pointa le bâton dans sa direction.

-Je sais. Ça fait suffisamment longtemps qu’on est ici pour dire que ce genre de choses n’est jamais, strictement jamais, arrivé. Que le soir venu, la nuit avale toutes mes créations de la journée. Mais ça peut arriver que des choses lui échappent. Ça ne peut être que ça.

-D’accord, d’accord.

Chikou plongea son regard dans les flammes, méditant aux paroles de son frère. Ce dernier remit la brindille à sa place, s’étira et amorça un mouvement vers son lit de camp.

-Et tu n’avais pas peur quand tu t’es rendu là-bas ? demanda soudainement Chikou.

-Peur ? Pourquoi j’aurais peur ?

Chikou s’agita, d’avance mal à l’aise de ce qu’il allait dire.

-Ben… Imagine que quelqu’un ait pu…

-Quelqu’un ?

Le garçon poussa un petit couinement quand son frère le saisit au collet et le secoua vigoureusement. Rek colla sa figure sombre à celle de son frère et prononça d’une voix sourde :

-Quelqu’un ? Nous sommes seuls, Chikou. Tu ne l’as toujours pas compris ? Seuls ! Personne, absolument personne ne peut et ne doit nous rejoindre. Nous sommes les maîtres de ce monde, est-ce que tu comprends ça ? Ceux de l’autre monde sont des cloportes, des êtres abjectes et ils n’ont ni le pouvoir ni le droit de venir ici !

Il lâcha son frère, qui tituba et se laissa tomber misérablement sur le sol.

-La seule chose qui nous parvient d’eux c’est le strict nécessaire qu’ils nous envoient par les plateformes. C’est tout.

Chikou hoqueta et se roula un boule. Rek le titilla du pied, jusqu’à le frapper et hurler :

-Regarde-moi Chikou !

Le garçon aux cheveux blancs leva son visage en larmes vers son frère, son aîné, la seule personne qu’il avait en ce monde.

-Ne prononce plus jamais le mot « quelqu’un » devant moi, murmura Rek. Il n’y a personne ici, à part nous.

-Mais, cria Chikou la gorge nouée, je ne suis pas un créateur moi. Je n’y arrive pas, je n’ai pas ma place ici.

-Tais-toi voyons, fit Rek en se détournant. Tu es trop jeune pour créer, ça viendra.

-Je suis plus jeune de quelques minutes seulement, chuchota Chikou.

Rek haussa les épaules, faisant mine de ne pas l’entendre. Il se déshabilla et se glissa dans le lit de camp, tournant délibérément le dos à son frère.

Chikou demeura plusieurs minutes prostré, foudroyant son frère du regard, avant de se traîner à son tour jusqu’au second lit. Il laissa échapper un gémissement lorsqu’il retira son gilet et sa chemise, encore meurtri par les coups de son frère.

Rek releva un peu la tête et lança :

-Désolé de t’avoir frappé.

-C’est pas grave, rétorqua aussitôt Chikou entre ses dents. Tu as passé une dure journée. Je m’en fiche. Je suis trop bête voilà tout.

-Tu n’as pas soigné ton genou, fit remarquer Rek d’une voix ensommeillée.

-Je le ferais demain.

-Idiot.

Rek soupira et se leva. Il fouilla dans leur tas d’affaires et en ressortit des bandes de tissus propres et une bouteille d’alcool. Il en profita et alimenta le feu en bois par la même occasion.

Quelques minutes plus tard, les deux enfants étaient au lit. Chikou toucha le pansement à son genou, puis tendit le bras et prit une gorgée d’alcool. Le liquide lui brûla la gorge mais il retint tant que bien mal une quinte de toux. Il s’apprêtait à reprendre une lampée quand la main de son frère surgit dans son champ de vision et lui arracha la bouteille. Sans un regard vers son frère, Rek but une large lampée puis lui adressa un sourire goguenard avant de s’allonger, la bouteille coincée dans son giron.

Chikou grommela, et étouffa sa colère et sa rancœur dans ses draps. Comme tous les soirs depuis si longtemps…

 

Suivant…

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